Stoner de John Williams par Hadrien Seret

Si on y réfléchit bien, on pourrait facilement assimiler la rentrée littéraire qui nous assaille annuellement à cette sensation que nous avons tous éprouvée, étant petits, en nous retrouvant devant des rayons de jouets, dans un magasin, à l’approche de Noël.

 

Rappellons-nous ces moments où nos yeux parcouraient avec avidité les myriades d’objets qui nous étaient proposés. Des instants de contemplation auxquels notre parenté mettait brusquement fin avec cette injonction : « choisis ». Acte difficile à accomplir pour les jolies têtes blondes que nous étions devant la multitude de qualités énoncées ou d’arguments étalés. En effet, quand tout le monde se proclame être le meilleur, il est difficile de déterminer à quel saint se vouer (ou plutôt avec lequel nous accepterions de jouer pendant de longues heures).

 

Ce dilemme et ses conséquences, je les ai éprouvés au moment de m’intéresser pour la première fois au phénomène de ladite rentrée littéraire. Même en étant vaguement initié à ce dernier adjectif, j’avoue avoir été un peu perdu face à cette kyrielle de couvertures bariolées. Et si mon bagage de lecteur aurait eu tendance à m’ éloigner promptement de cette multitude (par cette grande loi implicite aux littéraires tendant à proclamer que quantité et qualité font rarement bon ménage dans une histoire), mon attention s’est néanmoins portée sur un roman traduit par Anna Gavalda, Stoner.

 

Car la démarche proposée par l’écrivaine au lecteur a le mérite d’être soulignée. En effet, en rendant accessible ce roman au public francophone, l'auteure se propose d’exhumer et de faire connaitre un homologue anglais. Car il faut être franc : qui avait déjà entendu parler de cet obscur John Williams avant la sortie de ce livre ? Un élément de réponse pourra être fourni à travers l’année de publication de l’édition originale aux États-Unis : 1965. Nous sommes en 2011. Faites le calcul.

 

Devant l'impossibilité d'expliquer un tel délai , il est bon d’énoncer une vérité implacable, histoire de rassurer l’auditoire : Stoner parle de Stoner. Plus précisément de l’existence de William Stoner, né en 1891, et qui deviendra professeur de littérature anglaise à l’Université du Missouri jusqu’à sa mort, 65 ans plus tard. Et dire que ce dernier ne se destinait pas du tout à enseigner. Au début du moins.

 

Issu d’une famille paysanne très pauvre et peu cultivée, l’enfant semblait devoir vivre un avenir semblable à celui de son ascendance et ainsi s’échiner à travailler une terre qui au fil du temps rapportait de moins en moins. C’est d’ailleurs pour résoudre ce problème que ses parents vont se saigner pour l’envoyer étudier l’agronomie, dans l’espoir que les connaissances de leur fils  puissent les aider à obtenir un meilleur train de vie.

 

Le passage de la campagne à l’université est très difficile pour le petit Stoner : il perd ses repères, découvre toute la rigueur que nécéssite la réussite des études supérieures et  doit trimer pour obtenir gite et couvert. Si son parcours en souffre, il parvient cependant à surnager. Tout bascule cependant le jour où durant un cours de littérature anglaise, il est mis en présence du rigide professeur Sloane qui, par le biais d’une simple interrogationlui transmet l’amour des lettres. Abandonnant l’agronomie, il s’inscrit en littérature où il décrochera finalement un doctorat.

 

Cet évènement amorce un changement radical dans la personnalité de William Stoner, de personnage « terre à terre », il deviendra « fantasmagorique », ne trouvant son plaisir que dans l’étude et à la lecture d’ouvrages de l’Antiquité et du Moyen Âge. À partir de cet instant, toute sa vie peut être résumée par cette seule phrase : « Tout ce qui l’émouvait, il l’âbimait ».

 

Il y a d’abord son épouse, Édith, dont les beaux yeux bleus le fascinaient et qui s’est mariée à lui par devoir. Malgré tout l’amour que lui portera Stoner, celle-ci ne se révèlera être qu’une femme emmurée dans son passé, son silence et son absence totale d’émotion. Supportant mal l’aspect contemplatif de la vie de son mari, ayant besoin d’objectifs pour vivre (un bébé, un élan artistique soudain…), elle finira par concevoir une véritable haine envers son époux et accélèrera sa chute. 

 

Il y a Grace, l’enfant issu de cette union malheureuse, que son père élèvera et chérira tout seul. Un rayon de soleil pour ce dernier qui se ternira petit à petit lorsqu’Édith se l’accaparera sans qu’il puisse rien faire et qui s’éteindra dans les tumultes d’une grossesse trop jeune et de l’alcoolisme.

 

Il y a aussi l’Histoire dont il ne se préoccupera jamais vraiment et qui pourtant aura une influence constante sur sa vie : de la Première Guerre Mondiale qui lui ravit Sloane et son ami Dave Masters (mort à laquelle il ne se résoudra jamais) à la Seconde dont la conclusion est concommitante avec le début de son déclin.

 

Mais il y a surtout l’enseignement et l’art littéraire qu’il propulsera au rang de sacerdoce, après avoir vaincu son «  paradoxe » (l’impossibilité de transmettre son enthousiasme pour la littérature à ses élèves). Rassemblant chaque jour de plus en plus de disciples, Stoner leur présentera la littérature comme un mystère incompréhensible. Un mystère pouvant frapper n’importe qui (comme lui avait été illuminé par une banale question) et l’ouvrir à la beauté des lettres et donc, au bonheur. Car dans le roman tout texte prend une valeur vitale : d’ailleurs,le héros y puisera souvent le réconfort nécéssaire pour faire face aux aléas de l'existence. Puni pour une faute qu’il n’ a pas commise (une moquerie sur l’handicap), Stoner acceptera sans broncher l'humiliation que lui fera subir son collègue Holly Lomax jusqu’à que son corps, rongé par le cancer, finisse par crier grâce.

 

Ce sont tous ces « Il y a » - développés bien plus en profondeur dans le récit – qui octroient à ce dernier toute l’attraction nécessaire pour être apprécié. Bien loin de la biographie fictive sans saveur que le quart de couverture laissait entrevoir, Stoner raconte l’itinéraire d’un homme simple, seul, silencieux mais terriblement attachant. Oscillant entre entre la banalité et le génie, le protagoniste esquissé par John Williams est à l’image du cadre romanesque dans lequel il évolue : à la fois très véridique (par des mentions chronologiques, toponymiques ou portant sur des pans de théorie ou d’histoire littéraire, ce qui pourra nuire à la compréhension de l’histoire pour les non-initiés) mais aussi très fantastique au vu de la place primordiale qu’occupent les fictions au sein de cette fiction.  Un récit comportant également en son sein de nombreux thèmes à la résonnance très actuelle (l’impossibilité de se faire aimer, la peur de l’enseignement, la non-compréhension  entre les personnes, le pouvoir attractif du littéraire) qui contribuent à la fois à lui donner un aspect moderne et humain. Pour toutes ces raisons et pour bien d’autres encore, il convient de saluer Galvada  pour cette exhumation. Pareils petits plaisirs ne sont pas nombreux, que ce soit sous terre ou dans les rayons des magasins.