Une femme fuyant l'annonce de David Grossman par Luigia Pattano

Si on nous demandait de résumer le dernier roman de David Grossman en quelques mots, on ne trouverait pas mieux que son titre : Une femme fuyant l'annonce. Malgré sa simplicité affectée et son excès de précision, sa transparence presque, ce titre a la qualité de pointer les mots clef du texte : femme, fuite et annonce. Tout est dit avant le début, comme si cette information première est absolument à savoir dès le commencement. Comme une certitude transcendante, une révélation ou un mythe qui éternellement revient et se répète...

 

La femme s'appelle Ora ; l'annonce qu'elle fuit est celle de la mort de son fils Ofer. Alors qu’il est âgé de 21 ans, celui-ci renonce à l'excursion en Galilée que sa mère et lui organisent depuis des semaines pour se porter volontaire dans une opération militaire d'envergure dans une ville palestinienne. Cette décision étant prise le lendemain de la fin de son service militaire, Ora en est à la fois profondément vexée et troublée puisque cette fin-là aurait signifié une autre fin et un début : la fin de l'angoisse et du danger permanents, d'un côté, et la reconstitution de l'équilibre familial brisé par le départ du mari (Ilan) et du fils ainé (Adam), de l'autre. Terrassée par la nouvelle et par ses mauvais pressentiments, la mère annonce au fils qu'elle partira en Galilée quand même : sans lui. Si l'intention était de partir seule, un appel inattendu d'Avram, le père biologique qu'Ofer ignore avoir, la persuade de l'utilité du partage et du dialogue. Après avoir presque kidnappé Avram à demi inconscient, Ora se lance dans son périple intérieur à travers la Galilée : ayant décidé que la meilleure manière de protéger son fils est d'en alimenter le souvenir, elle s'efforce de le garder vivant par le biais des mots. Avram sera donc son oreille et sa mémoire. Oreille très récalcitrante voire inaccessible au début, il va guérir certaines de ses propres plaies lors de ce voyage où Ora se libère d'un lourd silence. Désireuse de parler à Avram de leur fils dont il s'est totalement éloigné bien avant sa naissance, Ora est obligée de faire des digressions, d'évoquer son autre fils, ce premier Adam, et la guerre, pour préparer son interlocuteur. À travers une histoire familiale compliquée par l'amour que deux amis portent à une même femme et par les événements de l’Histoire avec un grand « hache » qui a anéanti la vie d'Avram lorsqu'il était au cœur de sa jeunesse, c'est le drame existentiel d'Israël et de son peuple qui, telle une suite d'images tremblantes, jaillit. Cette femme impuissante comme Marie devant le destin du fils nous témoigne de la souffrance d'un peuple coincé dans le sentiment d'un péril toujours imminent et dans sa conséquence terriblement rationnelle : la violence d'un pays constamment militarisé. Car si le choix de Grossman est tombé significativement sur une femme, il est évident que l'histoire n'est pas réduite par le point de vue du personnage : Ora est, certes, l'emblème de la maternité mais elle représente surtout l'angoisse universelle d'une humanité incapable de résoudre les conflits sans recourir à la violence.

 

Marie donc, mais Penelope aussi car Ora tisse la toile de son attente en espérant exorciser le destin. Et Grossman avec elle puisqu'on sait que le sens premier du texte est d'être tissu et que ce tissu a été conçu et créé pendant que les deux fils de l'écrivain faisaient leur service militaire. Le cadet mourra précisément lors d'une opération militaire avant que le père n'achève la rédaction du roman.

 

Que nous reste-t-il donc à la fin de ce voyage que l'auteur partage avec nous ? Le plaisir d'un échafaudage narratif solide et bien agencé ; l'amas de sentiments contrastants que les ambiguïtés de l'Histoire et l'injustice de toute guerre font jaillir en notre âme ; une grande soif de dépaysement et l'envie puissante de partir à la découverte de soi avec l'autre ou de l'autre avec soi.