Adapter la littérature au cinéma : source de trahison ou vecteur d’innovation?

dans Culture, publié le 10/12/2012

Transposer la littérature au grand écran a toujours la cote : le succès de la série Harry Potter et les sorties récentes (Thérèse Desqueyroux, Anna Karénine, Le Hobbit)  ou à venir (Les Misérables) sont là pour nous le rappeler.  C’est que, depuis sa première consécration avec Le Voyage sur la lune  de Georges Méliés (1902), le phénomène n’a jamais vraiment faibli, en dépit des nombreuses critiques qu’il suscite.  Ces dernières amènent cependant à se poser la question suivante : les adaptations cinématographiques du littéraire ont-elles un intérêt? Éléments de réponse.

Une très célèbre expression italienne affirme sans ambages que « traduire, c’est trahir ». Vouloir écrire, comme nous le faisons, un article sur le phénomène d’adaptation cinématographique des œuvres littéraires, revient finalement à se poser la même question.

De déceptions en déceptions …

Ce n’est un secret pour personne : on ressort rarement satisfait d’une transposition du littéraire dans les salles obscures. Pour justifier cette déception, le manque ou bien la trop grande fidélité par rapport au support original, la destruction de la représentation imaginaire que le lecteur s’était façonnée à partir du texte ou encore les choix opérés par le réalisateur lors de la transposition du livre sont souvent évoqués. Face à de tels arguments, on peut s’interroger sur l’intérêt que peut avoir l’expression cinématographique d’un ouvrage littéraire.

Adaptations cinématographiques : travail commercial ou artistique ?

Comme dans la plupart des arts, l’intérêt de créer peut résulter soit d’une volonté commerciale soit d’une intention artistique, lorsqu’il n’allie pas les deux.

Ne nous voilons pas la face : il est acquis, aujourd’hui, qu’adapter un texte littéraire au septième art  présente des avantages indéniables sur le plan commercial : d’une part en termes de contenu (l’histoire est déjà écrite, il n’y a « plus qu’à » l’intégrer au moule du film) et d’autre part, d’un point de vue financier (le succès initial d’un livre assurant à son long-métrage un certain nombre d’entrées et vice-versa). Il ne faudrait toutefois pas penser que l’adaptation cinématographique n’a de sens qu’à travers cette visée pécuniaire.

En effet, si au début du XXe siècle, un grand nombre de réalisations tirent leur inspiration de pièces de théâtre, de romans voire de nouvelles, c’est avant tout pour une question de légitimation : à l’époque, la discipline naissante est sous le feu des critiques et cherche à obtenir un sacre susceptible d’asseoir définitivement son existence. Puiser dans le patrimoine littéraire classique répondait à cette nécessité car celui-ci s’avérait être un gage de qualité incontestable à l’époque. Le retravailler impliquait de fournir un résultat qui soit lui-même qualitatif, surtout à partir de 1945 où le spectateur des salles obscures s’intéresse davantage au fond du film qu’à la forme spectaculaire qu’on essaie souvent de lui donner. Une tendance qui poussera le cinéma à développer ses propres spécificités afin d’être élevé au rang d’art.

Si le grand écran a acquis aujourd’hui son indépendance et ses lettres de noblesse, on remarque que dans les faits, il n’a jamais rompu le cordon ombilical avec la littérature, au point qu’on constate que ces deux domaines sont en réalité beaucoup plus proches qu’on pourrait le penser.

Adapter pour (re)découvrir et dynamiser.

Car au fond, qu’est-ce qu’adapter ? Le Trésor de la langue française donne la définition suivante (dictionnaire de la langue française des XIXe & XXIe siècles) : « Transposer une œuvre dans une autre en vue d'une destination nouvelle ». Ce passage d’un format à un autre n’est évidemment pas instantané : quelle que ce soit l’approche choisie (adaptation fidèle / adaptation libre / transposition), elle demande d’abord un travail conséquent de réécriture avant d’être concrétisée techniquement et scéniquement. L’adaptation consisterait donc en un transfert d’un langage à un autre, où le réalisateur exprimerait en images ce que l’auteur avait su tisser avec des mots. Et comme l’écrivain, le cinéaste serait autorisé à insuffler dans son œuvre sa propre originalité, à proposer sa propre interprétation de la référence de base, quitte parfois à s’en démarquer complètement.

C’est dans cette perspective que l’adaptation cinématographique présente un intérêt : elle donne un autre point de vue sur l’œuvre littéraire. Une caractéristique qui peut expliquer pourquoi les classiques tels que 1984, Sherlock Holmes ou encore Frankenstein ont constamment été déclinés dans de nouvelles versions : il s’agissait à la fois de rappeler l’existence de ces récits universels tout en proposant aux spectateurs une vision en phase avec leur époque.

Et parce que la réplique parfaite n’existe pas, essayer de déterminer les avantages et les inconvénients de ces transformations cinématographiques du littéraire apparait comme dérisoire. Au lieu de comparer (et donc opposer) les versions littéraire et cinématographique d’une œuvre en essayant de savoir laquelle prévaut, pourquoi ne pas les faire coexister toutes les deux. Elles apportent chacune une pierre à un édifice qui, une fois mis sous les feux des projecteurs, pourra être (re)découvert par le public, aussi bien sur pellicule qu’au fil des pages d’un livre ... ou d'un ebook !