La grande valse des prix littéraires

Bientôt la rentrée ! Et avec elle, le raz-de-marée habituel de nouvelles œuvres et la saison des prix qui verra couronner les livres supposés les plus méritants.

 

Si on accuse souvent la surcharge du marché, les prix littéraires sont également en nombre. Comment s’y retrouver parmi ceux-ci ? Un petit éclairage sur les prix les plus connus s’avère indispensable !

 

Tour d’horizon

Chaque année, on décerne en France et dans la francophonie des centaines de prix littéraires, au point qu’on peut même parler d’une exception culturelle francophone, car si on retrouve bien sûr des équivalents à l’étranger, comme le prix Miguel de Cervantès pour la langue espagnole, le prix Georges Büchner Preis pour les écrivains de langue allemande ou le National Book Award décerné par des éditeurs américains, il n’y a guère que le Japon pour nous tenir la dragée haute pour ce qui est du nombre !

Dans le monde francophone, la grosse part du gâteau est partagée entre cinq grands prix : le Goncourt, le Renaudot, le Femina, le prix Interallié et enfin le prix Médicis. Viennent ensuite quantité de prix à visée et gains variables récompensant telle littérature de genre ou tel jeune auteur : le prix de l’Académie française, le prix des Arts et Lettres de France, le prix des lectrices de ELLE, le prix de Flore, le prix Littré, le prix des maisons de la presse, le prix du meilleur roman étranger, etc. Le prix Goncourt, le plus prestigieux de tous, a été fondé en 1896 suivant le souhait exprimé dans le testament d’Edmond de Goncourt, avec comme but initial de reproduire les salons littéraires du XVIIIe siècle qui mêlaient amour de la littérature, vie mondaine et excellence dans la culture.

Aujourd’hui, ces prix littéraires qui sont partagés d’un côté entre les enjeux littéraires – en ce qu’ils consacrent et encouragent une œuvre d’art – et de l’autre les enjeux économiques constituent surtout, et ce depuis les années 1970, un phénomène éditorial d’envergure. L’obtention d’un prix tel que le Goncourt, le prix des lectrices de Elle ou le Renaudot dope les ventes de manière phénoménale pendant au moins 12 bonnes semaines, soit de l’attribution du prix jusqu’à la période des cadeaux de Noël. L’Art français de la guerre, qui a obtenu le Goncourt le 2 novembre 2011, a ainsi réalisé en 10 semaines un chiffre d’affaires de 2,8 millions d’euros !

Ces distinctions remises pour une œuvre littéraire particulière, à différencier des bourses attribuées sur une période donnée ou des séjours en résidences dont profitent certains écrivains, ont donc un poids considérable dans l’économie du livre. Les prix littéraires et les livres qu’ils sacrent provoquent invariablement un grand engouement auprès du lectorat francophone.

Une institution sujette à polémique !

On aime à blâmer comme à porter aux nues, et de fait, l’attribution des prix littéraires fait fréquemment l’objet de critiques passionnées, qui ne remettent néanmoins pas en cause leur popularité ni – apparemment – le crédit qu’on leur porte.

On a ainsi entendu s’élever des voix en aout 2011 pour souligner le machisme qui semble présider à l’histoire des prix littéraires. Selon Babelio, seules 12 femmes étaient en 2011 prix Nobel de la littérature contre 93 hommes… Mais on note également que l’Académie française, la plus prestigieuse institution culturelle francophone, ne comptait alors que 7 femmes sur 721 membres depuis sa création, soit 1 % seulement de membres féminins. L’accusation de machisme serait dès lors à étendre à tout le système…

On critique également le nombre de prix, jugé trop important. Déjà en 1982, Roger Peyrefitte estime leur nombre à près de deux mille et en conclut que, puisque la France compte à peu près trente mille hommes de lettres, chacun peut espérer avoir au moins un prix !

Mais surtout, ce sont les relations entre jury et éditeurs qui sont dénoncées : « Je suis […] ulcéré par l'attribution des prix littéraires, qui vont aux éditeurs plus qu'aux créateurs… », déclare le même Roger Peyrefitte en 1977 dans Propos secrets. Confortant ces dires, Claude Durand, ancien patron de Fayard, raille abondamment son métier dans son dernier roman J'aurais voulu être éditeur, et montre ouvertement la malhonnêteté du système, où marchandages et relations pèsent parfois davantage que la qualité littéraire du livre proprement dit. Au point même que le prix Interallié est surnommé le prix « Intergrasset », du fait de la forte proportion des auteurs de ladite maison parmi les lauréats et jusqu’au sein du jury !

Par ailleurs, comment peut-on attendre de jurés comme ceux du Goncourt, qui pendant longtemps étaient nommés à vie et où la limite d’âge est aujourd’hui fixée à 80 ans, qu’ils apportent un nouveau souffle littéraire ? Le système de cooptation sur lequel ils sont nommés (ce sont les membres en place qui désignent ceux à venir) favorise peu le renouvèlement et ne fait que renforcer le soupçon sur ce système fermé.

Vers une consécration populaire du web ?

Si le succès et l’impact des grands prix littéraires ne se démentent pas, d’autres initiatives plus confidentielles et d’abord marginales ont vu leur popularité s’accroitre très rapidement par l’intermédiaire du web. Comme exemple, le prix Biblioblog, créé en 2007 par le site internet du même nom. Ce prix de blogueurs se veut différent des prix traditionnels dans la mesure où il cherche avant tout à impliquer les lecteurs dans le choix du lauréat, en leur accordant un tiers des suffrages. Contrairement au Goncourt ou autre Renaudot, le prix Biblioblog est décerné avant les vacances d’été, un choix stratégique selon ses créateurs : « En tant que lecteurs, il nous a […] paru logique d'organiser ce prix avant les vacances d'été, car c'est généralement pendant la période estivale que les Français s'adonnent au vice de la lecture ».

Ces cercles de passionnés mêlant souvent avec bonheur spécialistes et néophytes ne sont-ils pas plus à même de reproduire aujourd’hui cette ambiance privilégiée de conseil et ce rôle de mise en lumière d’ouvrages de qualité auxquels tendait l’aspiration première d’Edmond de Goncourt ? Sans perdre de vue toutefois que ce microcosme des prix littéraires constitue toujours dans notre société un marché – quasi – comme un autre.


M. M.